Un jour, j'ai entendu dire:"Il faut chercher l'étranger dans la peinture"
L'essentiel de l'oeuvre repose peut-être sur la présence ou non, de ce "corps étranger", subtil mélange de démesure, décalage, poésie et transgression.
Les fragiles protagonistes que je jette dans mon monde -villes, chambres anonymes, animaux, mobilier incongru...) sont à la fois victimes, acteurs, sages juges et témoins indifférents.

Thilleli, alias RAMONZARATE

Absence, silence, expectative

Dans l'univers de Thileli, on attend!
En l'absence des hommes, on s'attarde sur leurs traces. Une radio oubliée, une fenêtre ouverte sur un
monde fui, déserté, livré à toutes les interrogations.
Si le rêve peine à s'envoler, pareil à ce coq devant une télé, ou oubliant son chant sur un rempart
indéfinissable, Thileli le guette, le traque, tente de le surprendre à travers des toiles chargées
d'ombre ou de vide.
La ville est là, suspendue entre le silence des recoins reniés et le relent des absences. Elle n'existe
plus qu'en fonction du regard que l'on porte sur sa faillite, ses angoisses en surface, ses frustrations
muselées.
Thileli tend la main vers quelque chose qui nous échappe; peut-être vers ce que nous n'avons de
cesse de refouler: notre joie de vivre, otage de contraintes forcenées et de dépaysement.
Sa touche reste à la périphérie du questionnement, avec une méfiance soutenue, dans le doute
haletant de celui qui a soif de vivre et qui se sent dépérir à chaque pas, à chaque geste, à chaque
soupir. Même l'instant de grâce- que réclame le désir de la chair, le partage intense des corps,
l'orgasme et l'étreinte la plus folle- est à peine suggéré, en filigrane, presque fantomatique dans un
monde vaincu, terrassé, abandonné.
Thileli raconte, du bout de son pinceau, ce que nous ne percevons plus; elle raconte la vie
dévitalisée, elle raconte notre regard dépoétisé posé sur ce nous ne savons plus colorer.

Yasmina KHADRA

Une murène dans une chambre à coucher, un coq au bord d’une route nationale, un hélicoptère au dessus d’une église… Les situations imaginées par Thileli Rahmoun incarnent une beauté surréaliste. Sensuelles et incongrues, «comme la rencontre fortuite (disait l’écrivain Isidore Ducasse en 1869 déjà), sur une table de dissection, d’une machine à coudre et d’un parapluie », ces peintures et ces dessins combinent des espaces et des temps différents, refusent l’unité d’action, de lieu et de moment propre au théâtre classique. Plus oniriques que quotidiennes, les situations imaginées séduisent et dérangent, simultanément.
Le lit est moelleux mais la fenêtre grillagée ; le sofa, accueillant, la télévision qui lui fait face,
insolente ; l’horizon, immense mais barré par un balcon ; l’air, grand, mais le ventilateur, prêt à le disperser. Il y a « toujours quelque chose qui cloche », dans ces images sublimant la notion d’impossible confort, ces allégories désuètes de l’intranquilité (sic).

Emblématiques, ici et là abondent des évocations de la survie maintenue. Réseaux électriques bricolés ou perfusions fragiles, des câbles et des tuyaux zèbrent les sols, animent les parois, créent des liens.
« Ceux qui volent n’ont pas peur de tomber » : à cette devise de l’artiste correspondent nombre des situations qu’elle imagine. Ludiques et provocants, les rares accessoires mis en scène semblent rêver d’envol mais promis à la chute. La chaise est à roulettes, le pot de fleurs, posé sur une balustrade, la voiture, garée à cheval sur le trottoir. Il y a « toujours quelque chose qui cloche ».

Et tous ces «trucs qui font que c’est difficile de se poser » évoquent la splendeur du risque, la fragilitéde l’existence. Le refus de la liberté surveillée. « Intime, sensuel, vivant… Mais invivable », le monde que campe Thileli Rahmoun est destiné à nous alerter.
Tout cela est « très déconnecté mais bien implanté. C’est un peu mon histoire »… Emblématique du destin de l’artiste, née à Alger et vivant à Paris, l’un de ses grands dessins représente un piano à queue relégué dans un hangar désaffecté. Prêt à l’emploi mais ignoré. Momentanément.
Les ombres figurées, métamorphosées en flaques sensuelles, affichent une densité dérangeante, inédite, intrigante. Plus traces que silhouettes, elles laissent imaginer des drames fraîchement déroulés.
Couleur et matière, dans cet oeuvre, sont distillées parcimonieusement, lorsqu’il s’agit d’indiquer l’occultation, le secret, la menace. Ainsi voilés, l’écran de télévision au repos, la voiture aux vitres teintées, bouteille pleine mais sans étiquette, ou le miroir dans l’axe duquel on n’est pas, inquiètent.
La ligne, héroïne de cette aventure, tend les compositions, les articule autour de motifs signifiant la force et le contrôle. Que de tours, de sémaphores ! Poteau télégraphique, fusée prête au décollage, phare, beffroi, clocher, minaret… Alentour, la ligne, toujours elle, résille le « blanc souci » (Mallarmé) de la feuille de papier, tend des passerelles en travers du mystère du Vide, construit des moucharabiehs entre lui et nous. Nuancé, le trait est ferme ici, plus déliquescent là, allant jusqu’à disparaître parfois, signifiant ainsi la condition éphémère de toute vision. Ainsi cerné ou scarifié, l’espace de l’image acquiert une présence intense, fascinante.
Renouvelant fondamentalement les genres historiques du paysage et de la nature morte, Thileli Rahmoun participe à l’invention de l’art d’aujourd’hui. Représentant notre Monde, simultanément elle le dénonce et le sublime. Ce qui est dit ici du poids de nos mémoires, de nos codes, de nos soumissions, et de l’intensité persistante de nos rêves, définit admirablement l’état de nos âmes à l’orée du XXIe siècle.

Françoise Monnin, Paris, mars 2008.
Les propos de l’artiste ont été recueillis dans son atelier, à Paris, en mars 2008.